J’écris ceci juste après que tu as téléphoné. Tu n’aurais pas dû, tu as si peu d’argent… Ton coup de téléphone était un cri de désespoir, et je t’aime pour ça, et il y a quelque chose de bon en toi, tu ne le sais peut-être pas, mais il y en a, alors pardonne à tes paroles perdues et à tes comas… Il est si rare d’entendre un cri sortir de toute cette folie. Tu sais, je ne suis pas très doué pour parler au téléphone ou pour parler tout court.
Je dis des choses communes, ennuyeuses, je bafouille, et tout ce qui en sort n’est que l’expression d’une honte, d’un manque de coeur, d’un manque de qualités. Et lorsque je raccroche, j’ai toujours l’impression d’avoir tout gâché, et cet état d’échec n’est pas un échec au sens ordinaire du terme, il contamine tout : toi, moi, et demain matin et chaque jour qui passe. [...]
Ann, je pense que tu devrais maintenant t’en rendre compte :
je ne suis pas fondamentalement un poète, je hais tous ces foutus poètes, je hais tous ces foutus poètes gluants qui déversent le chaos de leur vie devant ce monde pleurnichant, tous les poètes sont mauvais et le monde est mauvais, et on en est là, ouais ! Ce que j’essaie de dire c’est que la poésie, ce que j’écris, ne représente qu’un dixième de moi-même, les neuf foutus autres dixièmes qui restent regardent par-dessus le rebord d’une falaise une mer de rochers, de tourbillons perfides et de damnations minables. Je souhaite seulement pouvoir supporter une tombe de style classique que je me taillerais dans un beau marbre qui durerait des siècles, au-delà de l’aboiement de ce chien que j’entends par ma fenêtre de cette année 1963, mais je suis damné, claqué, amer, et mon inutilité se perd maintenant dans le néant de mes bras de mes yeux de mes doigts qui écrivent cette lettre, datée du premier ou du 2 mai 1963, après t’avoir parlé au téléphone.
Je mérite de mourir. J’attends la mort comme un faucon empanaché qui tient entre ses serres et dans son bec un poème pour mon sang emprisonné. On dirait que ça sonne rudement bien, mais ça ne va pas du tout. Ma part de poésie, son apparente réalité, ce que j’écris, c’est de l’excrément, du vent, de la salive, ce sont des cuirassés en train de couler.
Lorsque ce monde – qui se donne des allures de grande classe mais qui est presque au rabais – oubliera mes poèmes, ça ne sera pas entièrement de sa faute, mais de la mienne, parce que je ne pense pas à l’écriture, parce que toute ma poésie ne tient qu’à un fil, parce qu’elle se trouve dans le beurre que j’étale sur une tartine ou lorsque je coupe un oignon.
Tu n’as aucune idée de l’importance que ton coup de téléphone a eue pour moi, bien que je me sois montré ennuyeux, maussade et stupide, mais je préférerais que cela ne se reproduise plus. Je sais ce qu’il en est pour toi et les tiens, et je ne voudrais pas faire de mal au peu de personnes de bien que je connais en ce monde, et cela à cause de Bukowski le dégueulis ¹. (Quelqu’un m’a écrit un jour que Bukowski rimait avec dégueulis. C’est exact, mais ce qui est plus important c’est que d’une certaine manière ce sobriquet est comme un lustre qui transporte sa lumière dans une pièce vide). Ce problème étant réglé, je suppose que tout ira pour le mieux, même si bien sûr je ne sais pas quand ni comment ni de quoi sera fait le prochain coup de téléphone. Je suis un lâche, mais tous les hommes perdus, condamnés sont des lâches, ne les entends-tu pas crier, ne les entends-tu pas se demander ce qu’est l’existence ? C’est quoi ? C’est se noyer. Et ils ne se noient pas par manque d’air et de lumière, par suffocation ou par amour, mais par envie. Et c’est cette envie qu’ils nous transmettent et qui nous fait nous demander ce qu’on fout ici-bas. Pour ces quelques trucs. Comme un coup de fil de Sacramento à 7 heures et demie du soir. Je ne sais pas, je ne sais pas, et c’est d’une telle tristesse… Si je pouvais donner mes larmes pour que tout aille mieux, nous nous noierions tous dans mes larmes malades. Je sais à peine ce que je dois faire de ma propre existence. Je bois trop. Ou pas assez. Je joue. Je fais l’amour à des femmes qui n’existent qu’à travers leur corps et lorsque je les regarde dans les yeux je sais que je me mens à moi-même et que je leur mens parce que je ne vaux pas mieux qu’un chien. L’amour ou l’acte d’amour devrait ressembler à autre chose que deux steaks en train de cuire dans une poêle sinon tout s’envole comme des fétus de paille dans un jardin. Sinon l’existence est à jamais anéantie dans la bave d’un escargot que l’on vient d’écrabouiller.
La pratique de la poésie en tant que but est la pire des béquilles. Ça vous met un homme K.O. Et si cet homme est déjà K.O. avant de se mettre à écrire, il n’arrivera pas à surmonter les accords légers des ténèbres et les sons plaintifs de sa prose et finira par ne demeurer que ce qu’il était déjà : juste un autre magnifique bidouilleur qui fait son boulot de la pire manière qui soit.
Tu dois comprendre qu’il y a d’autres moyens de prendre le taureau par les cornes, et que cela ne passe pas forcément par la machine à écrire. Ces mêmes moyens peuvent ne s’avérer être que le résultat d’un mauvais choix. Ne prends jamais la littérature pour un miroir bénit. Il y a beaucoup d’appelés mais peu d’élus. Il n’y a que les meilleurs qui traversent les siècles, il n’y a qu’eux pour traverser les époques. Tout est une question de chance, de merde et de hasard. Excuse-moi pour le mot du milieu. S’il y a bien une chose que je déteste c’est l’emploi d’un mot grossier dit de façon obscène ou une blague vulgaire ou encore ce dont sont faits les rapports sexuels l’existence les hommes les femmes et comme ils ont l’air de les remettre en question.
Tu dois savoir que je suis du genre siphonné (dans le genre cris stridents teintés d’or proférés à demi-voix…) et que je ne suis pas là pour critiquer tes vers, d’autres l’ont fait bien mieux que moi, Racine par exemple. Parce qu’il est tellement facile de se moquer du travail des autres ou de flatter quand on n’a soi-même jamais rien produit ni même essayé de produire… Alors je te le dis, fonce : fais des vers, téléphone, envoie des lettres, écris sur la mort et l’amour, parle de tes nuits blanches, parle de tes aventures, de tes immersions dans ces vastes arènes pleines de sons et d’imprévu. Par avance je te remercie d’aller de l’avant, et j’irai de mon côté un peu plus loin moi aussi.
p.s. : ne m’en veux pas de ressentir les choses plus profondément qu’il n’est nécessaire (peut-être). Il se peut que tout cela aille plus loin que des grenouilles perdues dans la nature, que des brûlures de cigarette dans des bas, que des néons scintillant dans la nuit… il se peut que nous ne soyons que des créatures imaginaires et que trop peu d’entre nous sachions supporter la réalité, le mariage, l’existence… [...]
Charles Bukowski
“CORRESPONDANCE 1958 – 1994″ – Traduit de l’américain par Marc Hortemel – Les éditions originales dont sont extraites ces lettres ont été publiées par Black Sparrow Press sous le titre : SCREAMS FROM THE BALCONY (correspondance vol. 1, 1993) – LIVING ON LUCK (correspondance vol. 2, 1995) – REACH FOR THE SUN (correspondance vol. 3, 1999) – Notes de l’éditeur américain Seamus Cooney et de Marc Hortemel (précisées N.d.T.) – Vol. 1 © 1978 by Charles Bukowski. – Vol. 2 © 1995 by Linda Lee Bukowski. – Vol. 3 © 1999 by Linda Lee Bukowski. – © Éditions Grasset & Fasquelle, 2005, pour la traduction française.
1. En américain : Buk the puke. (N.d.T.)
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